OPERATION MORT

de Shigeru Mizuki

3 juillet 2013 - 0 commentaires

OPERATION MORT (couverture)

« Les morts n’ont jamais pu raconter leur expérience de la guerre. Moi, je le peux. Lorsque je dessine une bande dessinée sur le sujet, je sens la colère me submerger. Impossible de lutter. Sans doute ce terrible sentiment est-il inspiré par les âmes de tous ces hommes morts depuis longtemps. » Shigeru Mizuki.

L’auteur a à peine 20 ans lorsqu’il est appelé sous les drapeaux. Il vivra et connaitra toutes les facettes de la guerre menée sur une île de Papouasie-Nouvelle Guinée. Il y restera 3 ans, perdra un bras, sera recueilli à moitié fou et mort de faim par des autochtones. A travers le personnage de Maruyama, il livre son expérience de la guerre en prenant quelques libertés.

Maruyama est une bleusaille affectée dans un contingent de premières lignes. Comme ses 500 camarades de combats, il subit les privations, les humiliations, les ordres stupides des officiers, les travaux forcés. Ce n’est pas tant de l’ennemi que vient le danger mais des officiers qui les encadrent et des maladies que regorgent cette île paradisiaque. Pêcher, chasser le cochon, ramasser des légumes, construire un fort sous une pluie battante, retrouver les restes d’un officier, affronter la jungle, la famine, la malaria, la soif, l’absence de soins, le rationnement des armes de combats, les châtiments…  Ces jeunes recrues survivent tant bien que mal jusqu’au jour où l’ennemi se fait plus pressant. C’est de la chaire à canon, corvéable à souhait, une cible que l’on sacrifie sans états d’âmes puisque leur finalité est de protéger à tous prix un autre avant-poste fort d’une centaine de milliers d’hommes.

On suit leur effrayant quotidien où l’héroïsme ne s’invite pas. Les compagnons de Maruyama meurent un à un, qui de maladies, qui d’accidents stupides, qui de suicide collectif ou « opération mort ». Ce oneshot tourne surtout autour de l’idée que se faisait l’armée impériale de l’esprit de la guerre, et de cette guerre en particulier.  Il était hors de question, pour quiconque appartenant à l’armée, de survivre aux combats. Être fait prisonnier ou en réchapper déshonorait le pays, l’empereur et par extension sa personne et sa famille. L’honneur et la fidélité à la patrie et à l’empereur ainsi que la politique expansionniste soutenue par un indéfectible sentiment patriotique ont permis de mettre en place le gyokusai et par la suite le kamikaze. Malgré le sérieux du propos, l’auteur, sans effacer l’absurdité de cette politique jusqu’au boutisme, y parsème de-ci de-là un peu d’humour.

Quant au trait de Shigeru Mizuki, pour peu que vous ayez déjà lu Mon copain le kappa ou Nonnonba, vous connaissez le soin particulier qu’il apporte à ses décors qui ici tirent parfois vers les eaux fortes, à ses personnages plutôt laids tout en étant attachant. Cette œuvre a été couronnée en 2009 par le Prix Essentiel du Patrimoine lors du festival d’Angoulême, ce qui n’est pas rien. J’ y ai trouvé beaucoup de poésie (morbide certes), un humanisme sincère car à travers ce livre, il défend les survivants, ceux qui ont dû subir l’opprobre une fois rentrés au pays. Il défend le droit individuel, la liberté de penser, l’envie de vivre autrement qu’en vouant sa vie à une cause motivée par le narcissisme. Pour ce que vaut cet avis, l’œuvre de cet auteur est une belle découverte. On y aperçoit des pans entiers du Japon de l’ère showa (showa nom donné à Hirohito) et on se rend compte du courage ou du culot de Shigeru Mizuki quand il parle sans façon d’une période de leur histoire occultée dans les livres scolaires. C’est un sujet absolument tabou là-bas. En vous souhaitant le même plaisir que j’ai ressenti lors de cette lecture.

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