QUAND J’ETAIS JANE EYRE

de Sheila Kohler

2 octobre 2013 - 0 commentaires

QUAND J’ETAIS JANE EYRE (couverture)

Comme elle l’avoue dans ses remerciements, c’est un passage de la biographie de Lyndall Gordon consacrée à Charlotte Brontë qui lui a inspiré cette bio-fiction. Aucune révélation spectaculaire dans ces pages si ce n’est le point de départ et la suggestion de réponse de l’auteur. Que s’est-il donc passé pendant ces semaines durant lesquelles elle veillait sur son père qui se remettait d’une opération aux yeux? Et à l’auteur d’enquêter sur le processus de la création littéraire, sur la part intime qu’un auteur intègre dans son œuvre et enfin, sur les conséquences que la fiction inflige à son créateur lorsque « la créature » se pose immédiatement en mythe. Rien de plus désagréable que d’être présenté(e) à un entourage sous le nom de son héros de papier.

Sheila Kohler émet l’hypothèse que c’est lors de cette convalescence que Charlotte Brontë crée sa Jane Eyre. Dans cet appartement sombre, loin du bruit, situé en bordure de Manchester, elle gratte, noircit fiévreusement ses carnets, s’immerge dans son personnage, tout en serrant une énième lettre de refus pour son Professeur. Peu lui chaut ce dernier rejet, l’adversité, l’étroitesse d’esprit de la société, c’est une célibataire de trente ans, de santé délicate, prisonnière d’une histoire familiale étouffante, sans grandes perspectives d’avenir, alors « écrire est sa façon de s’évader, de fuir cette cellule de solitude, d’obscurité et de désespoir ». Elle aspire à la lumière, la désire de tout son être qu’elle ne se ménage pas. Elle travaille d’arrache-pied pour créer un roman sincère, honnête, intelligent, quelque chose de si consistant qu’il bouleverserait à jamais le lecteur. Elle s’applique à suivre les conseils des plus talentueux, s’inspire de ses écrivains préférés, réinvente l’image de l’héroïne et puise dans son histoire personnelle pour alimenter sa trame. Elle sublimera Jane Eyre.

Les choix qui se présentent ne sont guère réjouissants. Si son révérend de père mourrait, la misère serait son lot, un lot partagé par Emily et Anne, ses sœurs cacochymes. Sans parler de Branwell, leur frère alcoolique et opiomane. Non, elle ne peut se résoudre à reprendre une place d’institutrice, de gouvernante. Elle refuse de fréquenter cette fange méprisable, ignorante, qui n’a que leur récente fortune pour toute qualité. Depuis ses vingt et un ans, depuis son premier recueil de poésie, elle n’a jamais abdiqué même si Southey, son poète préféré lui a déjà informé que « la littérature ne peut et ne saurait être l’affaire d’une femme« . Et qui se souvient de cet homme de lettres aujourd’hui? Elle s’entête à renvoyer ce gros colis bariolé de diverses adresses à de nouvelles maisons d’édition. Quelqu’un quelque part reconnaîtra le talent qu’il y a dans Agnes Grey, Les hauts de Hurlevent et son Professeur. La reconnaissance arrive par la petite porte pour les deux premiers, par la grande déboule la consécration: le mythe Jane Eyre est né.

Je ne connaissais pas Sheila Kohler, j’ai pris ce livre pour son titre. Le seul que je n’ai pas lu des sœurs Brontë est Les hauts de Hurlevent dont je ne connais que la version de William Wyler avec Laurence Olivier et Merle Oberon. Cette bio-fiction m’a plu. C’est une sorte de biographie dans le sens où l’auteur rappelle les évènements qui ont marqué cette famille sans entrer dans les détails assommants mais juste assez pour donner une vue d’ensemble sur cette époque. Et une fiction car elle met en scène les trois sœurs en pleine créativité. Elle suppose que leur proximité, l’attachement sincère qu’elles se portent ont influé sur leur travail. Pour se faire, elle sautille d’un personnage à l’autre, inconnu ou familier, chacun éclairant une facette de ces femmes de lettres. L’imagination de Sheila Kohler est à l’opposé de la sècheresse de son écriture. Phrases courtes, dialogues concis et brutaux, une vivacité dans l’intrigue dont bien d’auteurs de suspens devraient s’inspirer ( alors qu’il ne se passe strictement rien ici, on connait la fin), quelque chose d’aride, de froid habite ce livre. Ça, oui, je le recommande car c’est finement exécuté. Happée par la prose de l’auteur,  je l’ai lu en une journée. Un bon complément à l’œuvre des Brontë. En vous souhaitant une bonne lecture.

 

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