ABLUTIONS* (v.o)

de Patrick DeWitt

16 décembre 2013 - 0 commentaires

ABLUTIONS* (v.o) (couverture)

« You », barman anonyme d’un débit de boissons dont il ne reste nulle trace de sa splendeur passée, raconte par le menu son quotidien dans l’intention d’écrire un livre. Du moins, le sous-titre « Notes for a novel » le laisse entendre. Et c’est toute une faune de gueux en voie de clochardisation aussi sordides que grotesques qui prend vie sous la plume féroce de « You ». Il dépeint la solitude, la dépravation, le dégoût de soi, la folie de son petit monde, ses misérables compagnons de beuveries dont la fréquentation quotidienne finit par le révulser. Lui-même souffrant d’alcoolisme sévère et d’addiction à la cocaïne ou tout autre drogue capable de le maintenir éveillé, « You », au plus fort de son aversion, tente d’échapper au sort qui l’attend. Non, il n’y a pas ou plus de « happy hour » juste une haine irrépressible construite au fil des ans qu’il compte assouvir.

« You », barman depuis six ans, décide de changer de vie. Alcoolique, drogué, cet échalas a tout perdu en six ans; sa santé, sa femme, son peu d’humanité, seule lui reste l’envie de ne pas finir comme ces parias qu’il méprise aujourd’hui. Dans l’attente d’une renaissance qu’il souhaite après avoir vécu dans le déni toutes ces années, il décortique son monde sans aucune pitié. Les mésaventures de ce barman racontées à la deuxième personne du singulier en usant de l’impératif convient finalement assez bien au sujet. Après tout on est dans un bar, « You », à la fois narrateur, protagoniste, lecteur, auteur, plein de dégoût pour ces crèves-la-faim aux yeux mouillés d’alcool n’hésite pas à enfoncer le clou en requérant l’attention ou l’approbation du lecteur, nous.

La faune sans le sou composée de piliers de bar se substitue à la vie de famille qu’il démolit. Son activité se partage entre le bar où nombreux sont ceux qui espèrent boire à l’œil, les vécés toujours encombrés d’un mélange de vomi et de déjections et la réserve qui sert aussi de baisodrome. Un sexe triste, éthylique où l’on est obligé de gentiment gifler la vieille soiffarde qui s’est endormie pendant la fellation. La clientèle est à l’image des propriétaires, du gérant, du barman, des gens perdus vivant de leurs mensonges. Des plans tirés sur la comète fusent dans ce bar à Hollywood. Des institutrices, d’anciens enfants-acteurs, d’anciens prix de beauté, des mères ou des dealers accompagnés de leurs enfants, des repris de justice, des sportifs ratés intriguent « You ». Sa déchéance est semblable à la leur. Il use des mêmes moyens pour continuer à satisfaire sa soif de whiskey jusqu’à ce que la douleur devienne intolérable et qu’il décide de retrouver le chemin de la liberté ou du bonheur.

Ablutions raconte la renaissance d’un barman blasé, cynique, antipathique sur une note froide. Son introspection soutenue par une écriture d’une précision chirurgicale ne facilite pas l’empathie ni ne suscite un quelconque sentiment de la part du lecteur. La narration impeccable souffre d’une absence de chaleur humaine et les rares fois où l’on supposerait un sursaut d’humanité de la part de cette galerie de personnages tous déjantés, on s’épargne sans mal une identification déplacée avec l’un d’entre eux. Ablutions se situe entre le journal intime et le cahier de prises de notes pour un projet futur dont on n’apprendra rien au final. Patrick deWitt maîtrise aussi bien les techniques de l’écriture que le choix de ses mots, simplement il y manque cette part d’humanité que recèle son drolatique « Les frères Sisters« . On reste toujours à la périphérie du récit, l’auteur ou le traitement du sujet (la mort par l’alcool) ne vous invitant pas à participer activement aux mésaventures de cet anti-héros. A défaut d’avoir été subjuguée par le thème, la structure du récit est rafraîchissante. Sans plus.

*Ablutions : notes pour un roman paru chez ACTES SUD.

 

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