AMERICAN PROPHET

de Paul Beatty

25 avril 2014 - 3 commentaires

AMERICAN PROPHET (couverture)

Diplômé d’un Master of Fine Arts en écriture créative, titulaire d’une maîtrise en psychologie, grand gagnant du Grand Poetry Slam Champion of the Nuyorican Poets Café, Paul Beatty, poète et écrivain afro-américain né en  1962 à Los Angeles, est connu pour ses deux recueils de poèmes Big Bank Take Little Bank et Joker, Joker, Deuce. Il publie Hokum une anthologie de l’humour afro-américain. American Prophet, son premier livre chaleureusement acclamé par la critique se cherche encore un public.

« L’humour est une tentative pour décaper les grands sentiments de leur connerie » écrivait Raymond Queneau, l’ironie et le non-politiquement correct assumés par l’auteur n’ont peut-être pas été du goût du public. Et en ces temps où l’on ré-écrit tous les livres en expurgeant toutes idées/mots/intonations appartenant à une histoire que l’on voudrait remiser dans un endroit poussiéreux et effacer de la mémoire collective, en ces temps d’auto-censure donc, American Prophet est un véritable bol d’air frais.

Paul Beatty reprend et exploite merveilleusement tous les poncifs sur la communauté noire américaine et livre au lecteur ravi une biographie apocryphe déjantée de Gunnar Kaufman, poète, expert en techniques de coercition de l’âme noire par les sentiments, messie à plein temps.

Reclus au La Cienega Motel et Lavomatic, chambre 206 et dans l’attente du grand jour celui de la Désintégration de l’Émancipation, Gunnar Kaufman, l’Arlequin d’ébène au pipeau, l’instigateur du hara-kiri ethnique, l’auteur de Tronche de pastèque (126 millions d’exemplaires vendus tout de même), a tout le temps de goûter à l’ironie de sa situation.

Élevés par une mère célibataire au caractère trempé, Gunnar et ses deux sœurs quittent brutalement les plages au sable blond de Santa Monica pour Hillside, ravissant ghetto de Los Angeles West où il dépensera une énergie folle à en adopter les codes. Un comble pour un noir d’avoir à apprendre à être noir. Une idée de sa mère ce déménagement même si lui-même n’y est pas étranger. Entre elle en pleine quête identitaire et d’ethnicité et son père qui lui promet l’enfer s’il embrasse la carrière de délinquant, le dernier retour à la maison dans la voiture de police a été celui de trop. Et hop, chez les barbares. Cette immersion totale en zone hostile sera riche en rencontres.  Entre Nicholas Scoby, gangster autiste premier de la classe, amateur de jazz éclairé qui parfait ses connaissances en revisitant le genre par ordre alphabétique, son frère, celui qui le prend en charge, le roi du re-looking, basketteur de génie et Psycho Loco, l’ami loyal mais encombrant de par ses activités surtout celle concernant le fait qu’il est le chef des Gun Totin’Hooligans, un gang qui combat ses ennemis à l’arc, fiers travestis outrageusement maquillés, la grande musique beuglant pendant leurs raides, Gunnar est entre de bonnes mains.

Ce n’est pas par ignorance de sa propre histoire familiale laquelle remonte au XVIII siècle avec Euridipe Kaufman « le cerveau du Massacre de Boston », le premier noir a avoir racheté sa liberté jusqu’à Rölf Kaufman, policier chargé des portraits-robots, un homme sans aspérités riant volontiers des blagues racistes de ses collègues tout en s’amusant de voir les futurs plaignants dépeindre leur agresseur en le prenant comme modèle, qu’il en est là. Sa lignée, leurs frasques, leurs propensions à prendre des décisions insensées les enfermant encore plus dans leur condition d’hommes de seconde zone, tous ces récits dont l’a abreuvé sa chère maman ont fait le régal de ses camarades de classe à l’occasion du Mois de l’histoire noire. La mère et le fils n’éprouvent pas les mêmes sentiments à l’égard des aïeux. Là où elle ne voit que matière à fierté, lui s’interroge sur les qualités inhérentes à la servilité. Lui, le « noir cool et marrant » de Santa Monica ne tire aucune satisfaction à appartenir à une lignée d’oncles Tom. Et cette place de messie l’emmerde aussi. Le respect, le respect de lui-même est tout ce qu’il désire. Ce n’est pas par manque d’instruction qu’il se retrouve piégé dans une situation qui le dépasse largement, non, Gunnar Kaufman connait ses classiques, c’est autre chose mais quoi? Un ADN défectueux serait-il responsable d’une telle débâcle familiale? Un mauvais sort? Les effets secondaires de la discrimination positive?

Dans cette chambre 206, repli stratégique pour échapper au FBI, Gunnar raconte à sa fille l’étrange et étonnante odyssée du noir le plus marrant et cool de Santa Monica.

La trame des Kaufman se superpose à l’Histoire des États-Unis. Fantaisiste certes mais elle sert le propos de l’auteur qui renvoie dos à dos communautés, mouvements de pensées, mouvements religieux, raccourcis intellectuels/philosophiques, hypocrisie bon teint, postures morales, tout y passe. En fond de décors, les années 90, celle du procès de Rodney King, des émeutes de Los Angeles, de la discrimination positive, du retour de la religion…

Fin, sarcastique, poignant, un bildungsroman au beat parfait. Brillant. A consommer sans modération.

 

 

 

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