GOD’S COUNTRY (v.o)

de Percival Everett

18 février 2014 - 0 commentaires

GOD’S COUNTRY (v.o) (couverture)

God’s country ou Le pays de Dieu, drôle de nom pour désigner l’ouest sauvage, le fameux Wild Wild West, terre de toutes les opportunités pour peu que l’on y arrive le premier. Quant à Dieu, il se fait timide dans ses contrées sauvages où il ne fait bon de rencontrer ses représentants sur terre.

Après le bel et intimiste Wounded du même auteur, je n’en finis pas d’être surprise par les qualités de conteur de Percival Everett.

Cette rafraichissante parodie de western mettant en scène un couple mal assorti n’en cache pas moins l’héritage des problématiques qui continuent de pourrir la société américaine plus d’un siècle plus tard. Derrière les pitreries dont nous régale son héros, c’est avec intelligence, finesse d’analyse et humour que Percival Everett aborde les problèmes de races, de genres, de droit, d’ordre social, de moral et de politique qui ont façonné l’Amérique. Il use et abuse de tous les clichés qui entourent le genre du western en en inversant les codes. On pourrait presque se permettre de parler de déconstruction du mythe sans s’enfoncer dans une analyse psychanalytique pure et dure.

1871, en plein no man’s land (The Frontier comme le surnomme les locaux), Curt Marder, notre guide et héros, assiste désemparé à la destruction de l’œuvre de toute une vie. Une petite vie. N’ayant que la moitié d’un cerveau et surtout n’écoutant que sa couardise, il regarde sa ferme brûler, sa femme se faire kidnapper et son chien tuer d’une flèche, la mort de l’animal suscitant plus de compassion auprès de ses voisins que les récents malheurs de ce triste sire. Curt Marder est apprécié à sa juste valeur par ses pairs. Joueur, buveur invétéré, menteur, voleur, volage, notre improbable héros éveille peu d’intérêts auprès de ses congénères. Déterminé à retrouver sa femme, il engage Bubba, un pisteur hors pair, à qui il promet la moitié de ses terres en paiement. Marder sur un beau destrier, Bubba sur un affreux mulet, les voilà lancés sur la piste des brigands dans un pays qui non seulement se remet difficilement de la guerre de Sécession mais qui n’en a pas encore fini avec les guerres indiennes. Les « Injuns » sont de coriaces adversaires. Jake, un enfant d’une dizaine d’années, se joint au voyage au seul motif que ces kidnappeurs sont les meurtriers de ses parents.

Comique et satyrique, le livre offre une peinture d’une époque où à l’instar de Madison Smartt Bell, on se demande comment l’ouest a pu être dompté par des crétins comme Marder? D’un autre côté, avec trois neurones, vivre en plein milieu de nulle part entouré de brutes dégénérées, avinées, incultes, l’absence d’un début d’embryon d’intelligence me semble requis. A quatre neurones, on cherche un endroit plus civilisé ou une grotte. Everett met en scène deux hommes, à la fois alliés et adversaires, que tout sépare.

Marder n’est pas un méchant, le vilain indispensable, le genre réfléchi qui concocte des plans maléfiques à douze bandes pour assouvir sa vengeance. Marder est un néant d’inculture, un être qui se révèlera dangereux pour lui-même et ses associés. Marder est un idiot chanceux. Raciste, illettré, impuissant, infantile, pusillanime, idéaliste, irrationnel, inconséquent, Marder traverse la vie sans en tirer de leçons. Chacune de ses décisions n’est pas le résultat d’une longue réflexion, il n’a même pas conscience qu’un choix s’offre à lui avec son lot de conséquences. Il opte pour la seule position tenable pour lui et ses semblables, la seule qui justifie son existence: la suprématie de la race blanche, une idéologie qui a encore le vent en poupe. Son refus de s’embarrasser avec des questions d’ordre moral conjugué à un égoïsme forcené irritent parfois, mais quel plaisir pour le lecteur de le voir s’empêtrer dans des situations impossibles. Bubba, le lonesome cowboy typique, est son pendant. Avare en paroles, dur à la tâche, fiable, Bubba jouit d’une certaine reconnaissance parmi les habitants et les commerçants de la région. Réfléchi, précautionneux, méfiant, rêvant d’égalité, Bubba malgré toutes ses qualités ne fonctionne ici qu’en tant faire-valoir. On souffre de le voir se traîner un boulet comme Marder, un homme imprévisible et distrait. Et ce couple atypique fonctionne pour la plus grande joie du lecteur. On rit beaucoup des pitreries de Marder. God’s country est une comédie avant tout.

Le livre est une parodie des mœurs de l’époque, mœurs que l’on découvre à travers les yeux de Marder, narrateur principal de cette histoire. Lui-même devant certains faits se rend compte que toutes les exactions commises envers les Injuns, les Noirs sont difficilement excusables. Sauf pour le meurtre du propriétaire des bains dont la propreté rendait tout le monde nerveux. Des personnages hauts en couleurs peuplent ce court livre: les frères Yuk Yuk, des fins de race, la fierté de leur père Epiphany Jones, des frères avec une idée singulière de l’hospitalité. Le colonel Armstrong Custer que l’on découvre en drag-queen dans un bordel après une bataille éclair contre les indiens. Simon Phrensie, l’homme de Dieu, un rien perturbé.

Le talent de conteur de Percival Everett éclate à chaque page. Tout est bon dans cette représentation étrange de l’ouest sauvage. On s’éloigne de l’image d’Épinal qui a bercé mon enfance. Pas de John Wayne bien propre sur lui. Pas Maureen O’Hara avec le petit tablier blanc sortant une tarte du four. Les habituels méchants se consacrent plus à leur survie qu’à la bataille. Les affreux sont ridiculisés. Et Everett sait distraire ses lecteurs. Une écriture fine où le sentiment de douceur est prégnant alors qu’il raconte de vilaines choses. Et un recul intellectuel sur tout. Et de la pudeur. Peut-être est-ce l’une des raisons qui nous interdit de méjuger Marder? qui au final n’est que le produit d’une société intraitable face à une éventuelle évolution philosophique, spirituelle, humaine dans les mentalités. Perceval Everett me charme. Sa prose limpide, simple, séduit. Son propos, et je n’ai que Wounded et God’s country à citer en exemple donc méfiance, a quelque chose d’élevé. Alors qu’on ne parle que de couleurs de peau, il prend toujours la tangente et s’attache à la psyché de ses héros. Un auteur plaisant à lire. A découvrir en v.f ou v.o.

 

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