LA BREVE ET MERVEILLEUSE VIE D’OSCAR WAO

de Junot Diaz

12 avril 2013 - 1 commentaire

LA BREVE ET MERVEILLEUSE VIE D’OSCAR WAO (couverture)

Dans une langue exubérante, savant patchwork luxuriant qui en emprunte tous les niveaux en s’affranchissant de tout académisme , Junot Diaz couvre 60 ans d’histoire dominicaine à travers une saga familiale. Des années 30 sous la présidence de Trujillo a.k.a El Jefe, le Voleur de Bétail Raté et Face de Gland, leur Sauron, leur Arawn, leur Darkseid, un personnage si étrange, si pervers, si épouvantable que même un auteur de SF n’aurait été foutu de l’inventer aux années 90 dans le New Jersey, un saut du Tiers au Premier monde, de quasiment pas de télé  ni d’électricité à un max des deux. Avec pour colonne vertébrale, le fukù, une malédiction ou fatalité, un démon précipité dans la Création par une porte cauchemardesque entrouverte sur les Antilles.

Je ne m’étonne pas que ce livre ait obtenu le National Book Critics et le prix Pulitzer, c’est une tuerie! Une pépite complètement frappadingue, totalement barrée, déjantée, atypique dont la composition n’est pas sans rappeler le rock prog, hip hop, trip hop. Un beat extraordinaire rythme ce livre. Peut-être est-ce de l’impudence de ma part et je vous prie d’excuser mon ignorance crasse mais j’ose comparer cette histoire, de par sa structure et le travail sur la langue à l’Art contemporain, à la compression de sculptures, au cubisme.

Je subodore les difficultés que l’on peut rencontrer quand on est face à une langue que l’auteur s’amuse à tordre dans tous les sens. Oui, il y a de l’argot, du verlan, des expressions hispaniques non traduites, la langue est celle de la rue, avec son phrasé, ses intonations, et comme dans la vie, les périodes sautent d’une époque à l’autre et si vous ne saviez rien de Santo Domingo, vous comblerez vos lacunes grâce à Yunior, le biographe de la  famille Cabral.

A travers la tragédie des Cabral, l’auteur aborde dans ce roman polyphonique les thèmes de l’exclusion, de la difficulté à trouver son point d’ancrage loin des turbulences du monde, du refus de s’abaisser devant une vulgarité protectrice, de la quête d’absolu, de beauté, de la fatalité familiale en héritage, de politique, de dictature, d’immigration/diaspora, de destins contrariés, mais surtout d’Amour. Quelque soit l’approche que l’on a avec ce livre, ça reste un monument de romanesque, une diablerie qui vous prend aux tripes, vous absorbe complètement et on en sort abasourdi, groggy, épuisé par l’effort. C’est une littérature innovante, participative, le narrateur n’hésitant pas à vous interpeler au passage.

Oscar est un paria. Un obèse nourri à la sous/sub/pulp culture, un gamer passionné, un rêveur qui ambitionne de devenir le nouveau Tolkien dominicain, un éternel et indécrottable amoureux à la recherche de la perle rare, un introverti sans une once d’agressivité, un ardent défenseur de la langue de Shakespeare, un maniaco-dépressif aux tendances suicidaires, un inadapté en décalage avec son temps, les gens, qui se réfugie dans les différents mondes imaginaires que procurent la SF, les comics, les sitcoms. Il est dénué de tous les attributs nécessaires à la survie. Oscar est doux, bien élevé, galant, intelligent, curieux, imaginatif. Difficile de voir dans cette montagne de chair flasque le petit tombeur des bacs à sable qu’il était du haut de ses 7 ans. C’est à cette époque, suite à une déception amoureuse, que le geek en herbe se transforme en nerd puis en otaku. Quoique replié sur lui-même, Oscar ne vit pas seul, il est le centre d’intérêt et d’affection de Beli , la mère, et Lola, la sœur. Deux femmes au caractère bien trempé, fortes en gueule, décidées à mener leur vie comme elles l’entendent même si cela se traduit par une fuite effrénée vers un ailleurs toujours plus vert.

Beli n’a pas toujours été cette femme acariâtre, terrorisant le quartier entier avec son franc parlé et ses prises de positions. Avant la maladie, la fuite vers les États Unis, cette rescapée de la famille Cabral était l’une des plus belles perles de l’île. Elle vient d’une famille instruite, cultivée, une famille de médecins qui n’a engendré que des beautés, des spécimens assez rares qui éveillent l’attention du dictateur local, grand queutard devant l’Éternel. Refusant cette abjection, le bon docteur entrainera toute sa famille dans sa chute à l’exception d’un nouveau né qui sera sauvé par La Inca. Véritable figure maternelle, La Inca poursuit deux buts: prendre soin de Beli et rétablir le nom de la famille Cabral. Beli est une enfant rétive, indisciplinée, peu appliquée, elle mise tout sur sa beauté et ne suit que sa passion du moment. Sa liaison avec un apparatchik se termine par quelques dents en moins et un billet pour Nueva York. Deux enfants plus tard, cette mère célibataire se débrouillera pour subvenir à leurs besoins. Endurcie par les épreuves, peu charitable envers elle-même comme avec les autres, elle entretient des rapports de force et conflictuels avec Lola qui se chargeait d’Oscar pendant qu’elle travaillait. Mère et fille se ressemblent. Elles se fraient un chemin à coups de poings, en hurlant plus fort que l’autre, prêtes à en découdre, à y laisser leurs plumes. Seul Oscar, le gros tachon éternellement puceau ce qui est peu dominicain de sa part, les réunit. Elles tenteront tout: le protéger, l’envoyer au pays auprès de La Inca, lui accoler des anges-gardiens, mais rien y fera, Oscar suivra sa propre trajectoire.

Tout cela est raconté dans une langue protéiforme+colorée+épicée, une spirale qui engloutit tout entier pour vous éjecter entre deux dimensions dont on ne comprend ni les tenants ni les aboutissants, et on s’en fout car la ballade est belle, ce qui n’empêche pas d’atterrir entre la 4ième et la 5ième. En soi, ce livre n’est pas beau au sens classique du terme dont il ne respecte aucun des critères, c’est un putain de bouquin! Un ovni littéraire à découvrir. Et en parlant de ça, j’aimerais faire part de mon admiration sans bornes pour la traductrice qui a su non seulement faire preuve de courage dans ses choix mais qui a pu, comme seuls certains surdoués, restituer la musicalité du livre. La dame a du talent. Elle ne l’a pas traduit, elle respire, ingurgite, régurgite La brève et merveilleuse vie d’Oscar Wao. Pour m’être amusée à le traduire en anglais puisque j’avais la VF entre les mains, je suis quasiment convaincue que Junot Diaz ne l’aurait pas écrit d’une autre manière en français.

Et pour finir, je ne vous ne le recommande pas, je vous ordonne de l’acheter, de le lire et de prendre votre pied. Il vaut le coup. Excellente pioche. Et pour ceux et celles qui comme moi viennent des îles, pour qui le fukù a été au centre de leur vie et qui se sont retrouvé(e)s catapulté(e)s en terre étrangère pour des raisons X ou Y, ce livre vous parlera.

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§ One Response to LA BREVE ET MERVEILLEUSE VIE D’OSCAR WAO

  • fred dit :

    Comment passer derrière une telle critique ?
    Comment ne pas répéter bêtement ce qui y est dit sur ce livre incontournable. Ce récit, cette tragédie, cette fresque, cet ovni littéraire comme le dit Christiane. Et oui, j’ai osé répété pour ne pas user d’une verve dithyrambique de bas étage tant ce livre mérite mieux. Se laisser porter ou pas ? Là est la question. Il me semble impossible de ne pas être rapidement scotché par ce récit, tant la forme et le fond sont scellés. De ne pas vouloir suivre cette saga aux accents parfois sordides mais qui ne sombre jamais dans le pathétique.
    Ne tournez pas le dos à la vie d’Oscar.
    Ou lisez là au moins parce qu’elle a valu un prix Pulitzer à son auteur. Ça ne fait pas tout, mais ce n’est pas rien.
    Moi qui me méfie toujours des livres qui ont obtenu un prix….j’avais tout faux.

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