LA FONCTION DU BALAI

de David Foster Wallace

7 avril 2014 - 0 commentaires

LA FONCTION DU BALAI (couverture)

Rares sont ces livres, ces auteurs qui vous bouleversent tant que vous ne parvenez pas à échapper à l’onde choc que provoque ces lectures. La fonction du balai est de ceux-là.

La fonction du balai n’est pas un beau livre au sens classique du terme avec une jolie histoire à l’intrigue linéaire, non. C’est un livre excentrique, volontairement désordonné dans sa présentation, un livre bavard mettant à rude épreuve les nerfs du lecteur peu habitué à se coltiner les digressions d’un cerveau en ébullition. La fonction… sous ses faux airs de thriller paranoïaque ne cache pas les ambitions d’un auteur brillant, généreux, facétieux, décidé à vous faire goûter à la philosophie de manière ludique. La fonction… est un jeu de l’esprit, une invitation à l’échange d’idées, une promenade dans le merveilleux monde du langage et de ses dégâts collatéraux, de la communication et de son dysfonctionnement, du signifié et du signifiant, de la lutte entre l’égo et le moi, du rapport et des liens avec le monde. La fonction… est un traité sur la manière dont chacun se construit dans un univers défini; la famille, l’éducation, la société et de la façon dont on s’envisage et dévisage au travers de notre héritage culturel.

Avant d’être édité et de prendre d’assaut critiques et lecteurs, La fonction… est à l’origine l’extrait d’une thèse de philo-anglais pour laquelle l’auteur a été récompensée par la plus grande distinction possible, summa cun laude. DFW a 22 ans quand il se retire chez lui pour écrire une double thèse. Celle qui nous intéresse lui a été inspirée par une amie convaincue que les personnages de fiction avaient plus de prises avec la réalité ambiante que le vulgaire humain. L’auteur préconise d’aborder ce livre comme un dialogue entre Dérida et Wittgenstein écrit par un adolescent qui vient d’avoir sa première crise de la quarantaine. Quelques soient les recommandations de l’auteur, ce joyeux livre est une critique hilarante de la société américaine poussée jusqu’au boutisme, une critique façon vaudeville à la sauce cartoon qui rappelle des séries comme Les Simpson, Daria et South Park.

Intentionnellement chaotique dans sa présentation (imbrication de plusieurs histoires sans liens apparents, aucun respect chronologique, aucune indication sur les protagonistes en question lors de longs dialogues, des inserts de rapports, de débuts de roman, de compte-rendu de réunion, monologue « surprise », etc), DFW met en scène les Beadsman sur cinq générations. Riches, puissants, sur-éduqués, cette dynastie règne sur l’Ohio. De l’usine de fabrication de nourriture pour bébé à la maison de retraite médicalisée en passant par East Corinthe, une banlieue de Cleveland qui vue du ciel ressemble à s’y méprendre aux courbes généreuses de Jane Mansfield, presque tout leur appartient. Comme nombre de dynastie américaine, seul le chiffre romain accolé à leur nom différencie les mâles de la famille. Tous sont diplômés de l’université de Amherst, Ma. Tous sont de potentiels successeurs du conglomérat familial. Les femmes ont étudié à la prestigieuse université pour filles Mount Holyoke. Notre héroïne ne fréquentera pas cet établissement et son arrière-grand-mère poursuivra de brillantes études à Harvard auprès de Wittgenstein. Amoureuse des mots, d’antinomies et persuadée que le verbe renferme quelque secret, l’éducation de mère-grand Lenore sera à l’origine de tous les maux qui frappent cette famille. Des mots aux maux, y a qu’un pas qu’elle franchit allègrement sans jamais s’appesantir sur les dommages qu’elle inflige sur la lignée.

Qu’est-ce qu’un mot? Son sens? Sa fonction? Une leçon durement apprise un jour dans la cuisine, un balai à la main, des bris de verre sur le sol, un coup sur la tête pour une mauvaise réponse et voilà toute une philosophie familiale castratrice qui se met en  place. Car pour Stonecipher Beadsman III, les élucubrations intellectuelles sur la signification d’un mot a été réglée pour toujours ce jour-là: mot=fonction=trouver le meilleur héritier pour l’empire familial. Au-delà du côté pragmatique du bonhomme, c’est avant tout un psychopathe qui n’éprouve aucun sentiment autre que celui de la puissance. Voilà pour le décor.

La fonction… c’est l’histoire rocambolesque d’une jeune femme intelligente, cultivée, obligée de retrouver son arrière-grand-mère qui a foutu le camp de sa maison de retraite. Patients et membres du personnel ont faussé compagnie à la vigilance de l’établissement. Remettre discrètement la main sur mamie, c’est aussi récupérer des documents à haute valeur ajoutée, une étude importante qui pourrait modifier voire révolutionner l’apprentissage et le langage chez l’enfant. L’affaire prend une tournure économique catastrophique, son ennemi-ami-témoin de mariage Gerber est en passe de rafler tout le marché de la nourriture de bébé. Il commissionne Lenore, sa fille, pour la retrouver au plus vite. Surtout que Lenore-la-vieille ne peut pas survivre hors d’un environnement en dessous de 37°. Cette mission permet à Lenore-la-jeune de découvrir des pans entiers de son histoire personnelle et de comprendre pourquoi cette famille où chacun se hait gentiment est loin de se sortir du désastre initié par son aïeule.

A l’instar de ses freres et soeur, Lenore refuse de travailler dans l’une des entreprises de son père. Sanglée dans une robe de coton blanc, All Star noires montantes aux pieds, Lenore occupe un poste de standardiste-réceptionniste au sein d’une revue littéraire, Frequent & Vigorous qui n’édite rien sous prétexte que les manuscrits sont mal tapés et que ces histoires sont par trop déprimantes. Rick Vigorous qui n’a de vigoureux que le nom, est un minuscule bonhomme de 42 ans en souffrance permanente. Un physique peu engageant qu’il dissimule avec talent, il endure bien des maux. Outre le cauchemar récurent de ne pas pouvoir satisfaire la reine Victoria, d’être affublé d’un pénis miniature, Rick souffre de crise de jalousie aigüe. C’est une personnalité touchante, émouvante, beaucoup trop intelligente ou sensible pour son malheur. Rongé par le doute, Rick échoue lamentablement à confesser Lenore, son employée et petite amie, quant à la nature de leur relation. Leur amour platonique s’exprime à travers les histoires dont il régale Lenore le soir avant de s’endormir. Même le viol féroce d’une basket de Lenore n’a pas abouti à l’éjaculation escomptée! pour vous dire à quel point il est mal équipé.

De toutes façons, rien ne va plus pour Lenore.

Sa console téléphonique est détraquée. Le peu d’enthousiasme que met le technicien à réparer les dégâts l’énerve. Sa perruche Vlad the Impaler se met à débiter des passages de la Bible entrecoupés de grossièretés salaces et devient l’emblème d’une émission télé évangélique sur le câble. Sa sœur ainée orchestre une séance de théâtre familiale  plus vraie que nature chez elle depuis l’aventure extra-conjugale de son mari. Son autre frère ainé dont on entend parler par dialogues interposés, un génie qui a réussi à passer à travers les griffes de Lenore-la-vieille s’enfonce dans sa lubie de ne rien consommer de vivant. Alors son fameux livre qui pourrait révolutionner le monde attendra car après tout, les arbres sont des êtres vivants! Et enfin le véritable petit génie au potentiel incroyable, le petit dernier, LaVache/l’Antéchrist comme il aime à se faire appeler entretient un amour malsain avec sa prothèse qui lui sert à la fois de garde-manger spirituel et de confident. Le reste de la troupe qui gravite autour de Lenore-la-jeune est du même tonneau. Son thérapeute, Jay Curtis, psychologue sans éthique avec une passion pour les gadgets, entretient une passion malsaine avec la propreté, mauvaise idée quand son patient lui-même abhorre la notion même de saleté. David Bloemker, directeur de la maison médicalisée, outre son amour immodéré pour les poupées gonflables, se préserve tant qu’il peut pour oublier qu’il dirige une maison pour morts vivant. Un as de la circonvolution verbale. Et maintenant, à cause de cette petite enquête et du refus de son père d’appeler la police, elle est forcée, travers de la vie oblige, de travailler avec un vieil ennemi: ce gros con de Andy « Wang Dang » Lang, celui responsable de sa défection à Mount Holyoke. Pour Lenore-la-jeune qui a l’impression de ne pas s’appartenir, d’être une marionnette dans le « grand tout », cette plongée cacophonique dans un univers border line la plonge dans la plus grande perplexité.

Que faire quand tous vos repères s’effondrent? Étaient-ils seulement vos propres repères ou ceux que l’on vous a instillé au cours de votre vie? Quelle valeur donner à vos souvenirs, tous souvenirs confondus? Sont-ils tronqués? Sont-ils véritables? Quels rôles jouent désamour, inimitié, haine, suspicion dans cette construction de vous-même? Comment se trouver, être soi, un, quand autour accord et harmonie ont déserté? Quel rôle le verbe joue dans tout ce cirque qui prend place dans votre tête? Consonne+voyelle+charge émotive, ça donne quoi exactement?

Catégorisé comme un roman post-moderne (okay pour la construction du livre), La fonction… est, à mon humble avis, un bildungsroman, mot allemand pour désigner ces livres d’apprentissage, de formation, d’éducation basés sur la psychologie et la moralité du héros, ici Lenore-la-jeune. L’héroïne part en quête d’elle-même, de la vie, des évènements qui ont jalonné l’existence de chacun des membres de la famille et de ces résultats désastreux. Quoique comiques car rien ici ne tend vers la dépression. C’est très drôle et le dernier à m’avoir fait rire d’une telle manière est le regretté Pierre Desproges. Si vous avez aimé ou aimez l’œuvre de ce grand monsieur, vous kifferez La fonction du balai de DFW.

La fonction… ou comment-ne-pas-se-foutre-une-balle-dans-la-tête à 20, 30, 40 ans quand on s’aperçoit très tôt du dysfonctionnement qui régit toute une petite vie et que la solution se trouve… Bah! Lisez-le ce livre et en v.f SVP. Elle est un poil au-dessus. Plus fluide, plus gouleyante, plus abordable même si le français ne permet pas de tout retranscrire, la lecture est nettement moins emmerdante. D’un autre côté, je ne suis guère habituée à ce style littéraire en anglais que je trouve parfois indigeste. DFW est addictif et mérite d’être connu, reconnu pour ce qu’il était au fond: un humoriste avec une perception de l’existence aigüe.

En vous souhaitant une bonne lecture.

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