LAST EXIT TO BROOKLYN (v.f – v.o)

de Hubert Selby jr.

13 juin 2014 - 0 commentaires

LAST EXIT TO BROOKLYN (v.f – v.o) (couverture)

Trouvé dans une petite librairie rue de Montreuil ( Versailles), ce jaune agressif détonnait au milieu de ces tristes couvertures. Quelques secondes supplémentaires pour comprendre que je tenais entre les mains la dernière traduction d’un des meilleurs livres du XXième siècle écrit par l’immense Hubert Selby. Classé dans la rubrique roman moderne+ beat generation + littérature transgressive, cet auteur discret n’a jamais vraiment eu la reconnaissance littéraire qu’il mérite.

Publié par Grove Press en 1964, ce livre aura connu la plus efficace des promotions possibles pour passer de l’anonymat à la notoriété. Poursuivi, banni, mis à l’index pour outrage aux bonnes mœurs, aujourd’hui, on regarde ce cirque médiatique avec un petit sourire en coin mais le puritanisme de l’époque était tel qu’un rien offusquait les ligues de la bienpensance. Comment expliquer qu’il ait pu autant choquer le public alors que de nos jours il n’est pas un journal, un magazine qui ne fasse son beurre sur la misère humaine?

Nous sommes dans les années 50-60, l’Amérique sort victorieuse des différentes guerres auxquelles elle participe. Le pays a engrangé d’énormes richesses. La télévision, les journaux, les médias en général participent à la promotion du grand sauveur de monde. Toutes les nations sont tournées vers elle, béates devant sa grandeur. Sa splendeur, son insultante bonne santé économique, son énergie à devenir le plus grand pays de tous les temps, les moyens qu’elle se donne pour atteindre son but font des envieux. Personne imagine un instant que derrière le rêve américain la misère s’installe timidement. Cachée, elle ne fait pas encore les gros titres, elle prend ses marques, se positionne et devient pour les plus démunis d’entre eux un refuge.

Libellé comme de la littérature pornographique, Last Exit to Brooklyn a été attaqué pour son langage ordurier, la cruauté et la brutalité dont font preuve les protagonistes, pour son obscénité, pour son immoralité, le bouquin infecte par essence qui n’aurait pas du sortir des presses. Alors qu’est-ce qui a tant gêné le lectorat de l’époque?

Last exit to Brooklyn est composé de 6 parties différentes qui se lisent plus ou moins séparément. Chaque partie débute par une citation biblique.

Une bande de voyous tue le temps dans un « diner » ouvert la nuit en attendant de casser du marin en permission ( Encore un jour encore un dollar). Suite à une querelle familiale, un travesti prostitué aux aspirations intellectuelles se réfugie chez une copine où « elle » organise une soirée benzédrine-alcool espérant naïvement attirer l’attention d’un taulard qui n’a que mépris pour elle ( La Reine est morte). Un père alcoolique organise en vitesse le mariage de sa fille et le baptême de son petit-fils afin de sauve-garder les valeurs familiales ( Trois avec le petit). Une adolescente gâtée par Mère Nature profite de ses charmes pour dépouiller les marins levés dans les bars et termine sa vie dans une tournante après une soirée de beuverie ( Tralala). Mari violent, méprisé par tous ses collègues et sa direction, un ouvrier syndicaliste organise une grève interminable durant laquelle il découvrira sa véritable nature ( La grève). La vie dans une grande cité HLM où on découvre 1)des mères de familles préférant dépenser l’aide sociale en alcool; 2) un père mettant toute sa fortune dans sa bagnole pour tringler une jeunette et laisse crever de faim ses enfants; 3) une mère de famille rêvant de s’extraire de toute cette vulgarité ne parvient pas à convaincre son étudiant d’amour à quitter cet enfer; 4) mariés, des enfants, un couple ne peut se parler qu’en se hurlant dessus ( CODA, Bout du monde).

Abominables, égoïstes, vains dans leur quête de bonheur fugace, incultes par choix, violents et pervers, chacun exprime à sa manière unique son dégoût de vivre allant jusqu’à trouver un réconfort dans ce désir indécent d’auto-destruction. Ces personnages n’aiment ni le monde, ni eux-même et préfèrent se vautrer dans la lie plutôt que d’embrasser la vie. Souscrire à la déchéance et gagner plutôt que lutter sans véritable assurance de succès. L’opposé du rêve américain. Difficile de susciter de l’empathie pour cette galerie de dégénérés et pourtant! le lecteur ne parvient pas à les condamner. On ne les aime pas non plus, la force de Selby réside toute entière dans l’écriture. Comment a-t-il procédé pour empêcher tout jugement moral de la part du lecteur?

Selby explose les codes narratifs déstabilisant le lecteur inaccoutumé à ce qu’un auteur soit si peu respectueux des conventions narratives. Lire Selby est une expérience enrichissante.

Selby est un écrivain appliqué, tenace, travaillant son texte jusqu’à obtenir exactement l’effet qu’il avait en tête. Selby ne s’est jamais envisagé/dévisagé comme un écrivain, un artiste. Il est très dur avec lui-même, avec son œuvre. Ce sont les encouragements d’un ami d’enfance et écrivain , Gilbert Sorrentino qui le pousse dans cette direction:  » I know the alphabet. Maybe I could become a writer ». Plus tard il avouera:  » I was sitting at home and had a profond experience. I experienced, in all of my Being, that someday I was going to die, and it wouldn’t be like it had been happening, almost dying but somehow staying alive, but I would just die! And two things would happen right before I died: I would regret my entire life; I would want to live it over again. This terrified me. The thought that I would live my entire life, look at it and realize I blew it forced me to do something with my life ».

Sans aucune formation, Selby écrit à l’oreille allant jusqu’à tordre ou ignorer la grammaire, la ponctuation, la diction, la logique de la narration. Son intention est de dépeindre au plus prêt l’intensité du moment, un côté « instant Kodak » sur papier. Sa prose réduite au minimum tient de la langue parlée très crue, vulgaire pour certains. Je me base sur la lecture en v.o pour établir une petite liste de ce que vous trouverez dans Last Exit to Brooklyn.

Les paragraphes sont inégaux. Un nouveau paragraphe s’annonce par un saut de ligne qui prend naissance juste en dessous de la fin du précédent. Nombre d’entre eux ne sont composés que d’une succession de longs dialogues entre-coupés de monologues intérieurs, de courts détails sur une scène en particulier puis un retour brutal sur un échange verbal. Aucune indication sur l’auteur des lignes.Une description succincte  des protagonistes ne permet pas de différencier un Noir d’un Blanc, tout se devine dans leur manière de parler. La notion de temps est abolie laissant croire au lecteur que ces scènes se déroulent sur une journée alors qu’elles s’étalent sur des semaines, des mois, des années. La misère ne connait pas de jour chômé. Le signe « / » est utilisé en lieu et place de l’apostrophe. Il y a ces « mots wagon », ces contractions de plusieurs mots comme on en trouve dans l’américain, des assemblages qui expriment soit une pensée soit l’appartenance ethnique ou sociale. On retrouve les mêmes prénoms, les mêmes lieux de beuveries, tout cela est déroutant pour un esprit épris de rationalité, de détails. Les personnages de Selby ne sont liés entre eux que par leur Misère, leur désert intérieur, leur absence de rêve. Quoique eux cauchemardent les yeux grands ouverts et n’ont aucune intention de remédier à la situation, des nihilistes en quelque sorte. Ceci dit, il y a quelque chose d’hypnotique dans sa façon de raconter. Quelque chose de concentrique, et l’envie légitime de vomir est excusée. Non, contrairement à ce que l’on pourrait imaginer ce n’est pas les mésaventures de ces laissés-pour-comptes qui vous gêneront mais bien la prose de Selby qui rend frappadingue au bout d’un moment. Ce qui arrive à ces pauvres gens n’est rien à côté de ce que vous avez déjà lu dans dans vos quotidiens ( Dutroux, Heaulme, les nouveaux-nés trouvés dans les ordures, etc), par contre que vous soyez obligés de retenir vos tripes à cause d’une manière d’écrire, j’avoue que c’est rare et c’est ça, la force de l’immense Selby. Il délivre sans jamais juger, sans donner son opinion, s’effaçant complètement derrière le texte qui se mue en reportage avec ce style de « stream-of-consciousness ». Il imprime un mouvement dans ses textes, une sensation de cavalcade, de fuite en avant tandis que le lecteur résiste tant bien que mal au sentiment d’être englouti dans un monde de noirceur, de puanteur, de déchéance. C’est magistralement écrit mais c’est comme les histoires de William S. Burroughs, on en sort nauséeux.

C’est la version polie de J. Colza, premier traducteur de Last Exit chez Albin Michel, qui m’a fait connaître cet auteur. Tout en étant reconnaissante à ce traducteur de s’être attaqué à un monument de la littérature américaine, il est préférable de prendre la dernière avec sa couverture jaune pétant. Avec toutes les contraintes de la langue (tout domaine confondu), J-P Carasso et J. Huet restituent l’esprit du livre. Je recommande vivement la nouvelle traduction sinon, la v.o qui s’avère peu compliquer à lire une fois les tics de sa prose maîtrisés. Hubert Selby est un grand écrivain qui éprouvait une sorte de fascination pour la déchéance humaine qu’elle soit physique ou morale. Quelles que soient les réelles qualités littéraires de Last Exit to Brooklyn, ce n’est pas un livre à mettre entre toutes les mains. Ça reste une rencontre brutale voire perturbante. En vous souhaitant une bonne lecture.

 

 

 

 

 

 

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