Le Nazi et le Barbier

de Edgar Hilsenrath

4 juin 2012 - 4 commentaires

Le Nazi et le Barbier (couverture)

J’ai commencé à lire Le Nazi et le Barbier, un peu de biais – avec une méfiance de principe pour les livres autour de la seconde guerre mondiale et de la Shoah, dont la fascination et les polémiques m’apparaissent le plus souvent, au mieux, morbide. C’est, selon moi, un sujet délicat qui nécessite une approche prudente et humaniste, par respect pour ses victimes – comme en physique moderne, j’énoncerais une théorie de la relativité historique qui stipule que tout génocide (et ça ne manque pas dans la tragique histoire humaine) distord le continuum moral et interdit la référencialité directe, d’évènement à évènement – les modalités d’un génocide se déplacent plus vite que la lumière morale de notre esprit, ergo, nous ne pouvons pas l’atteindre. Je précise que la relativité, en physique, ne stipule pas que tous les évènements sont bêtement relatifs les uns aux autres, elle stipule que chaque évènement dispose de son propre référentiel.

Et puis, les quelques premières pages m’ont d’abord un peu rebutées – une écriture hâtive (ou, après réflexion, qui semble l’être), des phrases à l’emporte-pièce, un usage modérée mais régulier des majuscules que je tiens généralement pour embarrassant, ont failli me dissuader, l’espace de quelques poignées de seconde, peut-être une minute, ou deux…

Et puis je ne l’ai plus lâché.

Je ne saurais dire comment ce livre m’a touché.  Hilsenrath ne joue d’aucune corde primaire. Pas de pamphlet, de sentimentalisme, d’héroisme, de haine, ni même de violence ; pas d’atmosphère oppressante, de critique sociale ou politique, d’explications ou de rationalisation : juste une autobiographie, écrite très simplement, crûment, directe mais sans obscénité, avec un humour rageur, décalé, sombre et joyeux. L’histoire d’un jeune Allemand, un peu misérable, pas vraiment fêlé mais un peu abîmé, dont le meilleur ami est un voisin, lequel est Juif. Hitler passe par là. Enthousiasmé par la rhétorique et la propagande nazi qui cristallise ses frustations, cet Allemand va devenir SA, puis SS, affecté dans un camp de concentration. Pendant la débâcle allemande, son armée vaincue, recherché car génocidaire et parfaitement conscient de l’être (coupant ainsi court aux atermoiements : je ne savais pas, j’étais loin d’imaginer que …) , Max Schulz conçoit son salut en se faisant passer pour Juif – et l’incarne si bien qu’il devient, avec passion et obstination, un modèle pour ses pairs migrants.

Est-ce l’expression d’un talent pour le mimétisme, aiguillonné par les impératifs de sa survie, ou une véritable conversion ? L’auteur, comme pour beaucoup de questions qui peuvent surgir dans l’esprit du lecteur, ne donne pas de réponse. Il raconte son histoire. D’ailleurs, il est probable que chacun y puisera ses propres interrogations : comment pourrait-il, à l’avance, de son écriture agile et factuelle, répondre à toutes ?

Ce roman n’est pas un polar, qui utiliserait ce ressort pour créer une atmosphère d’espionnage tenant tenir le lecteur en haleine avec cette question : parviendra-t-on à démasquer le monstre ? Ce n’est pas tout à fait un roman historique non plus, même si l’auteur a bien connu cette période, pour avoir été lui-même prisonnier du ghetto roumain de Mogilev-Podolsk de 1941 à 1944, libéré par les troupe Russes, avant de gagner la Palestine. Ce n’est pas un roman d’édification, censé donner au lecteur des clés, des points de compréhension, afin de l’éduquer et éviter que l’Histoire ne se répète. C’est l’itinéraire complexe d’un homme simple pendant une période endommagée, qui s’étire des préludes de la seconde guerre mondiale à la naissance d’Israël. C’est une histoire de frustrations et d’opportunisme, aux accents surréalistes, relatée avec une distance et une forme d’humour, parfois grinçant, parfois décalé, souvent poétique, qui rend possible l’identification, a priori pourtant impossible, avec le personnage principal. C’est un véritable tour de force, dont je ne saurais tirer aucune morale, puisqu’il me semble qu’elle n’en comporte aucune. Pas de condamnation, pas d’appel ou de conclusion éclairante. Juste une histoire, plausible, dans l’Histoire, qui raconte que ce genre de choses, ça arrive. C’est comme ça.

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