LA VOIE FERREE AU-DESSUS DES NUAGES

de Li Kunwu

11 février 2014 - 0 commentaires

LA VOIE FERREE AU-DESSUS DES NUAGES (couverture)

Mr. Li ou « le chiffonnier ambulant » parcourt les districts de la province du Yunnan à la recherche d’objets rares, anciens ou en passe de disparaître. Le voici de passage à Kaiyuan, une ville industrielle au sud du Yunnan, où lors d’un déjeuner, il demande à ses voisins de tables s’il y a quelque chose d’intéressant à voir à part « la petite voie »,  surnom donné au premier train trans-asiatique, la seule voie métrique connue en Chine. Les légendes qui l’entourent ne lui sont pas étrangères, son grand-père lui en parlait enfant et lui-même en empruntait la voie dans sa jeunesse. Peu de documents  concernant ce prodige technique n’est dans le domaine public mais peut-être que ce fameux « cimetière des Étrangers » dont ses nouveaux amis lui parlent satisfera sa curiosité. Mais là aussi, les informations manquent. Peut-être un lien existe-t-il entre ce cimetière et le chemin de fer de Yunnan? Une rencontre fortuite débouchera sur une enquête journalistique, Mr. Li travaillant pour le journal Le soir de Chuncheng.

Décidé à assouvir sa soif de connaissances et à exhumer certains pans de l’histoire de son pays, Mr.Li toque à toutes les portes. Du Yunnan Railway Museum où le volubile et enthousiaste directeur Rong lui offre une visite privée à son périple dans le Yunnan en compagnie du photographe Xiang Bo, c’est à l’alliance franco-chinoise de Kunming dirigée par un autre exalté, Mr.Pei, qu’il trouvera la réponse à ces mystères. L’espace francophone Français sans frontières détient une centaine de photographies, des originaux retraçant précisément l’édification de ce chemin de fer qui relie Haiphong (Vietnam) à Kunming (Chine) ainsi qu’un témoignage des aventures d’une famille française en Chine. Les photographies et le livre donnent une idée précise de l’ampleur des travaux, un projet titanesque réalisé en sept ans. Ils relatent les difficultés rencontrées (géographiques, climatiques, humaines, l’intendance, la sécurité) jusqu’à sa mise en service en 1910, date de la fin de la dynastie Qing.

L’autre problématique abordée dans ce manhua concerne le peu d’intérêt que les chinois portent à leur patrimoine historique. Dans cette Chine nouvelle, tournée vers l’avenir, le passé importe peu. En témoigne ce fichu « cimetière des Étrangers » rogné peu à peu par de nouveaux plans d’urbanisation. Il en va de même pour ce train centenaire qui pourrait disparaitre par manque de financement, d’intérêt, d’informations. Pour comprendre pleinement l’acharnement de Li Kunwu à préserver la mémoire/l’histoire d’un pays, il vous faut vous plonger dans la trilogie Une vie chinoise (éditions Kana), un récit autobiographique réalisé en compagnie de P.Ôtié. Cette lecture permettra de mieux comprendre l’énergie qu’il met à découvrir les secrets cachés derrière ces deux lieux.

Par contre si vous êtes du genre à vouloir absolument traquer les méfaits du colonialisme, vous en serez pour vos frais car rien, absolument rien ne tend vers cette direction dans son compte-rendu. A l’instar de Mr.Li, nous sommes époustouflés par l’ingéniosité déployée par les ingénieurs français et les autochtones à circonvenir tous les problèmes. Que ce soit ce pont sur arbalétriers conçu par Paul Bodin (couverture) ou le pont en dentelles de Baizhai, on ne peut qu’être émerveillé devant autant de créativités. La capacité de l’homme à dompter la nature souvent hostile force le respect. La voie ferrée au-dessus des nuages tient autant du récit historique que du reportage durant lequel Mr.Li dévoile la collaboration entre la France et la Chine mais c’est aussi le récit d’un art de vivre aujourd’hui révolu.

Depuis Une vie chinoise, Les pieds bandés ( cœurs sensibles s’abstenir), Li Kunwu s’efforce de partager sa Chine sans pour autant effacer ou minimiser les excès de la politique mise en place. Ici, même si cela est en filigrane, il s’agit de conserver un trésor national et d’user de tous les moyens pour toucher et les différentes instances gouvernementales et le public, les uns et les autres faisant peu de cas de l’héritage historique concernant les minorités culturelles. Si la conservation de « la petite voie » semble bien partie, celle concernant le « cimetière des Étrangers » reste floue laissant les mystères et légendes qui l’entourent intactes.

Il y a quelque chose de particulièrement touchant dans l’œuvre de Li Kunwu, une désarmante sincérité qui nous prend à contre-pied à chaque fois. Un jugement un peu hâtif sans doute vu que seules trois de ses œuvres ont été publiées en France. En trente ans d’activité, je suppose que son travail est plus étendu que cela. Spécialiste de la b.d de propagande, membre du Parti communiste chinois, administrateur de l’Association des artistes du Yunnan et de l’Institut chinois d’étude du dessin de presse, Li Kunwu ne cesse de vanter les merveilles de sa région natale et nous offre un autre regard. Quant à la partie graphique, un dessin exécuté au pinceau, il surprend par sa virtuosité, sa précision dans une multitude de petits détails et son ingéniosité à contourner les problèmes posés lorsqu’il portraiture ses semblables. Je ne peux que conseiller ce livre-témoignage qui surprend par la pudeur dont fait preuve l’auteur lorsqu’il découvre certaines exactions commises lors de la construction du chemin de fer et son enthousiasme durant l’enquête. Un récit palpitant.

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