LE SERMON SUR LA CHUTE DE ROME

de Jérôme Ferrari

12 décembre 2012 - 1 commentaire

LE SERMON SUR LA CHUTE DE ROME (couverture)

Depuis quand crois-tu que les hommes ont le pouvoir de bâtir des choses éternelles? L’homme bâtit sur du sable. Si tu veux étreindre ce qu’il a bâti, tu n’étreins que du vent. Tes mains sont vides, et ton cœur affligé. Et si tu aimes le monde, tu périras avec lui. (p198). 

Pour la première fois depuis longtemps, il pensa à Leibniz  et se réjouit de la place qui était maintenant la sienne dans le meilleur des mondes possibles et il eut presque envie de s’incliner devant la bonté de Dieu, le Seigneur des mondes ,qui met chaque créature à sa place. Mais Dieu ne méritait aucune louange car Matthieu et Libero étaient les seuls démiurges de ce petit monde. Le démiurge n’est pas le Dieu créateur. Il ne sait même pas qu’il construit un monde, il fait une œuvre d’homme, pierre après pierre, et bientôt sa création lui échappe et le dépasse et s’il ne la détruit pas, c’est elle qui le détruit. (p99)

J’ai fini ce livre depuis un moment mais n’ai pu en écrire la critique que maintenant. Quelque chose me gênait. Et encore, je suis incertaine d’avoir saisi pleinement ce sentiment mitigé.

Je lis à nouveau la quatrième de couverture, alléchante, porteuse de belles surprises et je ne m’y retrouve pas.

Outre le côté folklorique entourant l’île de beauté, le trait est un peu forcé à mon goût, la véritable histoire est celle du bar et de ses mésaventures. Endroit de rencontres, d’échanges où le tissu humain se maintient contre vents  et marées, ce petit bar retiré dans l’arrière pays connaîtra toutes les avanies après le départ soudain de la meilleure  serveuse qu’il ait connu. Au fil des différents gérances, il endurera vaille que vaille les lubies des uns et  des autres, des pages d’une grande cocasserie. La spirale de l’échec s’enraye, on le suppose, lorsque des enfants du pays le reprennent. Mués par le désir d’en faire un lieu de retrouvailles chaleureuses, leur ambition les pousse à le transformer en un coin incontournable capable de garder les habitués et attirer le touriste. Les grands  moyens sont déployés: produits locaux, musique le week-end et des serveuses peu farouches débauchées auprès d’un spécialiste des nuits corses qui tient du maquereau plus que de l’homme d’affaires scrupuleux. Tout est beau dans ce meilleur des mondes jusqu’à la parole assassine de trop.

L’autre pendant du livre est une histoire familiale oscillant entre unions incestueuses, volonté d’embellir sa vie poussant certains à quitter le village en prenant d’assaut la marche de l’Histoire sans jamais la rattraper. Un pamphlet sur le gâchis dont semblerait-il l’humain du haut de sa suffisance et son arrogance ne peut échapper.  L’autre point développé est l’héritage maudit qui la frappe.

Décidément,  les Anlonetti  s’avèrent être une proie de choix pour un Dieu malintentionné. Les autres possibilités seraient un sens de l’humour spécieux, un ennui profond comblé comme bon lui semble ou juste l’expression  d’un agacement grandissant. La famille est particulière à commencer par Marcel, le grand-père à la santé vacillante, seul rescapé d’un passé lointain. Le regard cloué sur une vieille photographie de famille prise avant sa naissance, il s’égare dans ses souvenirs. Son combat contre l’atavisme familial se révèlera un fiasco total. Un lourd héritage qui touche ses petits-enfants, fruits d’une union consanguine. Aurélie, la préférée du grand-père, un esprit incisif, une nature froide presque cruelle, quitte tout pour s’atteler à des fouilles archéologiques sur le site d’Hippone, là où Saint Augustin fit son fameux discours lors de l’attaque des Wisigoths d’Alaric. Ses espoirs seront anéantis. Matthieu, le petit-fils détesté, être immature et égoïste, fuyant la vie, thésard en philosophie, part se réfugier en Corse avec son ami. Leur rêve de créer un univers loin de toutes les tracasseries du monde s’effrite. Seul le chaos gagne. Peut-être est-ce le prix à payer quand on a un mauvais cœur. Des êtres méchants,petits, portés par des rêves insaisissables qu’ils en deviennent ridicules.

Un livre court qui n’autorise pas à développer les personnalités des héros mais assez dense pour offrir une idée précise de leur profonde nature. Difficile de ne pas les comparer aux personnages chers à Jim Thompson, écrivain américain spécialiste du roman noir injustement méconnu du grand public. La différence reste dans la complexité psychologique que ce dernier apporte à ses protagonistes dont les pathologies ou malédiction leur interdisent d’accéder à la sérénité.

Quoique bien écrit, ces très/trop longues phrases m’ont fait perdre le fil de l’histoire parfois. Dommage car j’ai aimé sa manière de présenter son récit, sa façon de jouer avec la ponctuation. De belles envolées soutenues par une langue riche que quelques trivialités, sans doute un effet stylistique, viennent pourrir. Le mélange beaux mots et grossièretés fonctionnent mal.

Pour en revenir à ma gêne, ce n’est pas tant l’écriture ou autre qui m’ont perturbé mais le résumé au dos du livre. On croit avoir entre les mains un drame alors que j’ai eu la sensation de lire une comédie sur fond de drame. C’est tellement caricatural qu’il est impossible de ne pas éclater de rire. L’empathie avec ses êtres misérables est hautement improbable, ils ne la suscitent pas. Leur résignation face à leur sort n’émeut point pire on se gausse de leur triste tentative, leurs intentions étant le fruit d’une réflexion nourrie par des sentiments peu honorables.

Mais il se laisse lire avec un certain appétit. Voire du plaisir. Après, il est préférable de partager l’opinion négative sur la nature humaine qui court tout le long de ces pages. Pas mon crédo mais pourquoi pas. Une opinion qui n’engage que moi.

 

 

 

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§ One Response to LE SERMON SUR LA CHUTE DE ROME

  • fred dit :

    opinion partagée… j’ai quitté ce livre plusieurs fois, y suis revenu plusieurs fois sans trop savoir pourquoi, en dehors de mon attachement très personnel à cette vie de commerce qui perdure tant bien que mal. J’ai donc eu une empathie toute particulière pour cette ancienne tenancière qui a géré son bar de fond de province en bonne mère de famille et confie sa retraite à des personnages surprenants qui se suivent, s’assemblent parfois et ne créent pas le quart des valeurs qu’elle a su créer en toute discrétion….mais elle leur laisse leur chance avec mesure…
    Autrement, la quatrième de couv ne correspond pas à ce que j’ai lu et si ce livre à eu un Goncourt, c’est que je ne suis pas dans les normes actuelles. Je suis un peu passé à côté mais sans regret.

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